Banquet Ésaü

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Ésaü (Chrématistique III.I), banquet

Fabien Vallos & Jérémie Gaulin

SERVI POUR 100 CONVIVES
CNEAI=
28 SEPTEMBRE 2014

Yhwh lui dit :
— Deux nations dans ton ventre, deux peuples divisés dans tes entrailles, un peuple plus fort que l’autre, le grand au service du petit.
Arrivée au terme de sa grossesse, voici qu’elle porte des jumeaux dans son ventre. Le premier à sortir est roux, couvert d’un manteau de poils. On l’appelle Ésaü. Puis sort son frère, tenant dans sa main le talon d’Ésaü. On l’appelle Jacob. Isaac a soixante ans à leur naissance.
Les garçons grandissent.
Ésaü est un chasseur, un homme des champs. Jacob est un homme bien et vit sous la tente. Isaac préfère Ésaü, comme lui amateur de gibier. Rébecca préfère Jacob.
Jacob prépare un bouillon quand Ésaü rentre des champs épuisé. Il dit à Jacob :
— Ah laisse-moi engloutir ce bouillon ! Je n’en peux plus ! (C’est la raison de son nom Édom.)
— Vends-moi d’abord ton droit d’aînesse ! réponds Jacob.
— Oh je vais mourir ! dit Ésaü. Je n’ai rien à faire d’un droit d’aînesse.
— Jure-le-moi d’abord ! demande Jacob.
Ésaü s’exécute et vend son droit à son frère. Jacob lui donne du pain et un bouillon de lentilles. Il mange, il boit, il se lève et s’en va – il a méprisé son droit d’aînesse.
Genèse, 25, 23-34

• Il s’agit d’un récit. C’est-à-dire ce qui produit une formule. Il y a d’abord le problème d’une division entre deux frères qui tient lieu d’une division entre deux peuples. Le premier Ésaü, le roux (אַדְמוֹנִי, ‘admōmī) et le poilu (שֵׂעָר, sē`ār) sera mythiquement le père de la lignée d’Édom, l’Occident romain et chrétien. Le second Jacob, celui qui talonne (יעקב) sera patriarche et père de la lignée des Israélites. Le premier est la force brutale, le second l’entendement. C’est un problème de querelles de frères. C’est encore l’idée sauvage de mettre dos à dos deux concepts de peuples, mais surtout deux visions du monde. Or ces deux visions semblent être étrangement rassemblées dans un bol de soupe aux lentilles, אָדֹם (adom en hébreu), autrement dit un plat de rouges. Il s’agit bien d’un bouillon, épséma tou purrou dit le texte grec, rouge. Il est précisé qu’Ésaü vend son droit d’aînesse contre un plat d’épséma phakou, un bouillon de lentilles. C’est le verbe apodidomi, faire l’échange, vendre. Ce qui signifie que l’un des frères n’accorde pas d’importance à ce qui est nommé un droit d’aînesse, tandis que le second le réclame parce qu’il lui fait défaut. Pour Ésaü le droit d’aînesse n’importe pas, ce qui signifie qu’il ne désire pas recevoir un héritage et le transmettre à ses enfants et, cela signifie que le droit, en tant que tel, c’est-à-dire la loi, importe moins que la puissance de sa satisfaction immédiate. Par ailleurs ce qui signifie donc que pour Jacob le droit d’aînesse importe, qu’il désire transmettre et que sa satisfaction passe après la loi. C’est cette différence qui semblerait fonder la celle entre deux peuples. Ce qui signifie encore que seule la descendance de Jacob a préservé l’héritage, tandis que l’autre l’a renié. Si l’on s’accorde sur l’infondé dramatique de cette distinction, il convient de relever encore un problème. Sans doute que ni Ésaü ni Jacob ne sont des hommes de biens (tam en hébreux, c’est-à-dire celui qui est intègre, mais il faut préciser que cette traduction ne rend pas anthropos aplastos, un homme sans-façon), plus précisément qu’ils ne sont ni des êtres du plasma ni des êtres de l’oikos, ni des êtres de l’œuvre ni même de l’habiter. Il sont, fondamentalement, des êtres sans-fraternité et des êtres ouverts à toutes économies, ils sont des êtres du litige.

En somme ni Ésaü ni Jacob ne sont des hommes de bien, non seulement parce qu’ils transforment un échange en vente (ils déterminent des valeurs), mais aussi parce qu’ils contractualisent leur litige dans l’économie de la marchandise. Ceci signifie qu’ils admettent marchandiser de l’immatériel et qu’ils admettent transformer tout désir en objet de marchandise. La traduction grecque de l’adjectif tam (dont la racine taman signifie être accompli) en aplastos relève un problème de sens. Jacob n’est pas celui qui façonne et imagine (plassein). Mais en somme, ils ne sont pas des êtres, pourrait-on dire de l’arrangement (plasma), mais exclusivement des êtres de l’engagement (pistis). Dès lors le récit d’Ésaü ouvre à un problème majeur d’économie non pas du réel mais bien de la réalité, c’est-à-dire de nos modes et de nos manières d’existence. Ce qui se cache ici, au creux d’un bol de lentilles, est la manière avec laquelle le monde nous est laissé en héritage. Il nous faut prendre en compte ce litige – donné en héritage – qui nous ouvre irrémédiablement à une économie radicale et à une fermeture définitive de toute idée de partage. Or, ce que nous nommons modernité, a été une tentative à la fois d’extraire la pensée de l’économie la plus contractuelle, sous la forme possible d’une chrématistique, mais aussi la tentative d’offrir l’interprétation du vivant à partir du concept de fraternité. Il signifie simplement que nous devrions ouvrir nos manières – en tant que société civile – à l’idée même d’un partage. Il ne s’agit alors pas de vendre ou d’acheter ce qui constitue un héritage, mais de devoir le partager. Ce qui nous échoie est ce partage sans lequel les conditions mêmes de la vivabilité ne sont pas tenues.

Ce qui stagne dans les lignées : la suite continue des richesses ; la transmission se perpétue et reste en famille, on garde les droit d’auteurs, on garde les meubles, on garde les titres, on garde la tradition chrématistique, la thésaurisation de son patrimoine, en espérant que l’intérêt soit conséquent. La fraternité républicaine, celle qui définissais que nos héritage soit disséminer, partager egalitairement entre tous et que s’arrête le maintient des fils de, n’a pas su trouver le nom sous lequel rallier ses fils de toutes nations, alors les frères sont resté de sang et devant notaire réclame leur part propre. On propose à ceux que l’on appelé prolétaire -ceux qui n’avait que leur nom à transmettre- de composé un héritage à crédit et de mimer les transmissions des capitaux qui les affame. Ainsi les classes s’estompent, on nous fait tenir avec juste assez, avec des revenues de solidarités actives pour éviter tout débordement sur le territoire. Ceux qui veulent supprimer le droit du sol nie la possibilité d’une fraternité déterminé par un vivre ensemble, par un commun, par un «vivre-ici». Recule alors petit-à-petit la conscience que celui qui me fait face peut-être le visage d’un frère, le visage de la différance et non pas du différent. C’est peut-être alors qu’il faut faire acte de fidélité envers ceux que l’on reconnaît comme frère, ceux avec qui l’on vie et partage le commun, parce que la fidélité comme le défini Pierre-Damien Huyghe «c’est répondre à un appel en dépit de toute affaire et de tout intérêt».

Édition (tirage numérique) à 100 exemplaires signés, numéroté et tamponnés.

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édition du menu à 100 exemplaires

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© julien deransy

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Commanditaire : cneai=

Remerciements : Sylvie Boulanger, Anaïs Deléage