Banquet L Oribasie III
Le banquet L Oribasie III a été servi le 13 août 2023 au col de Romme pour 50 convives.
Commanditaire : Aurélie Pétrel
Menu : porchetta aux herbes sauvages, oreilles d’ânes, fruits frais, tommes fraîches, fromages de la vallée du Reposoir, tartes aux fruits, petits farcis de légumes, crèmes renversées, gratin de pommes de terre aux cèpes brioches & pains, confitures, vins & liqueurs

Le banquet Oribasie III est le troisième banquet donné pour Aurélie Pétrel à Romme dans le massif des Aravis. Il est donné à la française en ambigu. Ce banquet est le cinquantième et marque une histoire de cette pratique depuis 2008. Il en marquera un tournant.
Le premier Oribasie a été donné en 2019, le deuxième en 2021 et le troisième en 2023. Ils se nomment Oribasie en référence aux processions en l’honneur de Dionysos dans les montagnes. Le premier texte évoquait des questions de consommation et des questions de chrématistique.
Ce nouveau texte voudrait proposer de penser une autre problématique lié à la khrèsis qui désigne quelque chose de l’usage. Il provient comme le terme chrématistique d’une verbe impersonnel khrè (χρή) qui indique une forme de besoin et ce qui est nécessaire, c’est-à-dire ce qui est nécessaire pour que le vivant vive. Ce que dit originellement la chrématistique est l’interprétation et la gestion de ce qui n’est nécessaire pour que le vivant vive et pour garantir les conditions de cette vivabilité. Le sujet central est donc une interprétation de la khrèsis (χρῆσις) au sens d’une interprétation d’une consommation comme usage et besoin. Or ce qui pose problème pour la modernité – et pour l’effondrement de la modernité que nous traversons – est précisément la gestion de garantir nos conditions de vie. Or la condition du vivant est fondamentalement incrustée dans la puissance de destruction. Et cette relation est la seule qui puisse mériter d’être nommé métaphysique. Ce qui est profondément métaphysique est l’interprétation irrésolue des conditions du vivant dans la destruction. Et ce travail reste à faire.
Une des formes massives de relation vie-destruction est ce que nous nommons consommation, puisque nous consommons d’abord pour répondre au khrè c’est-à-dire pour combler ce qui est nécessaire. Nous pourrions être en mesure de proposer quatre manière de penser cette consommation. Quatre manière d’en détailler les relations historiques et conceptuelles.
La première est celle que nous nommons donc khrèsis et qui peut se comprendre comme une consommation fondée sur l’usage et le besoin. Cette consommation fondée sur la khrèsis signifie donc que l’être ne consomme qu’en fonction de ce qui est nécessaire au maintien des conditions de sa vivabilité. Pour cela il faut interpréter deux problématiques essentielles, celle du khrè, c’est-à-dire du besoin et celle de la saisie puisque pour pouvoir combler un besoin il s’agit de saisir et de prélever des éléments en monde pour les transformer en objets de consommation (donc la tâche la plus essentielle qui consiste à prélever des éléments pour les transformer en aliments). Le besoin doit pouvoir s’entendre comme la conscience d’un manque : il est à noter que le terme « besoin » provient d’un terme francique avec un renforcement par le préfixe be– d’un terme qui désigne le « soin ». Besoin et soin sont donc les deux mêmes termes, l’un étant le renforcement de l’autre : si le soin est un souci, le besoin est la conscience d’un manque qui réclame du soin.
Le deuxième est celle que nous nommons katakhrèsis, au sens très simple d’un abus (on retrouve cette même opposition en latin entre usus et abusus). Ce que désigne cette katakhrèsis ou cet abusus est une mauvaise conscience et interprétation du besoin qui devient un abus. Elle peut se comprendre de deux manières : comme saisie infinie et non contrôler des éléments du moment comme profit et comme marchandise et aussi comme système de ce que nous nommons « capitalisation ». Autrement dit la transformation presque systématique du monde en éléments, puis en capital, puis en marchandise. Elle peut être considéré comme une katakhrèsis à la fois parce qu’elle prélève en excès et à la fois parce qu’elle transforme tous nos usages en excès et en réclamations. Il faudrait pouvoir opposer à cela une réflexion complexe sur ce que pourrait être une eukhrèstia, c’est-à-dire un bon usage du prélèvement.
La troisième – beaucoup plus complexe – est la kharis qui est une forme très particulièrement de consommation. Nous travaillons sur ce concept depuis des années après l’avoir repérer sans le texte de la Polilikè tekhnè d’Aristote. La kharis sert à désigner le « plaisir » pris par la réceptrice ou le récepteur devant l’œuvre : plaisir qui aurait l’effet d’une consommation mais qui en tant que telle serait non pénétrante et sans destruction. Il est impossible de jouir d’une « pommes » dans la détruire, tandis qu’il serait possible de le faire avec une « œuvre » et de la laisser, strictement, dans le même état, sans transformation et sans destruction. C’est donc ce que nous nommons une consommation charismatique qui s’oppose alors radicalement à une consommation chrématistique : l’une consomme sans toucher ni détruire, l’autre consomme en touchant et en détruisant. Ce double modèle à façonner l’histoire de notre rapport au monde et l’histoire de notre rapport à la consommation. Nous sommes dialectiquement déchirés entre l’impossibilité d’un contact et la possibilité d’une destruction. Pour le dire autrement la consommation charismatique serait un processus métaphysique, tandis la chrématistique est un processus matériel. L’histoire de ce que nous nommes procède d’une confusion de ces deux plans.
Pour le comprendre, il fait tenter de penser une quatrième forme à cette consommation que nous nommons une eukharis : il s’agit simplement de faire précéder ce terme de l’adverbe grec eu qui signifie « bien ». Cette eukharis a donc une valeur adverbiale et non qualitative comme bien-jouir au sens de
la manière convenable pour consommer quelque chose. Le terme eukharis dit en grec ce qui est bienveillant, propice. On pourrait alors supposer que cette manière de consommer ait été considérée comme propice et surtout bienveillante envers le monde, c’est-à-dire envers ce qui est. De cela provient une autre qualité, celle de l’eukharistia, c’est-à-dire une reconnaissance pour ce qui a été donné (donc saisi et consommé). Or le terme est introduit dans la pensée chrétienne à la fin du Ve siècle et connaîtra une importance en tant qu’eucharistie. Ce qui est, ici, compliqué, c’est la proposition d’un concept et d’un usage qui consiste à matériellement consommé quelque chose de pénétrant (khrèsis) tout en prétendant qu’il s’agit non seulement d’une khraris, mais encore d’une eukharis. Ce processus fait donc la synthèse entre une consommation charismatique et chrématistique et imposera dès lors, une confusion permanence sur les processus de consommation, au point que pour l’être moderne, tout dispositif de consommation est absolument eucharistique. Nous ne cessons de consommer comme si cette consommation n’avait pas été un processus complexe de prélèvement et n’avait pas été une infinie marchandisation de tout ce qui est. Le stade avancée de la capitalisation eucharistique du monde est la transformation de tout usage et de toutes conditions d’existence en marchandise : le temps de l’être comme salaire, les manières d’êtres comme valeurs, les œuvres comme marchandises, les usages comme consommation, etc. Nous sommes parvenus à un moment historique ou la consommation eucharistique a absorbé et capitalisé les dispositifs chrématistiques. Or cette absorption cause des ravages à la fois sur le monde et sur nos conditions d’existence.
La tâche de la pensée est l’interprétation de cette métaphysique de la consommation tandis que la tâche de l’œuvre devra être de commencer à se séparer de la marchandise. Pour cela il nous faudra penser autrement et faire des œuvres différemment.