Banquet XLIX Ursariæ

Banquet XLIX, Ursariæ, servi le 28 juin 2023 à la française en ambigu pour 54 convives au domaine d’Aussières.
Commanditaire : Saskia de Rothschild.

Figues de Chio
« La Chia pareille aux vieux vins de Bacchus envoyés de Sétie, porte avec elle son vin et son sel. »
Martial, Épigrammes, XIII, 23
Vous avez pris place au banquet XLIX, intitulé Ursariæ qui est le nom attesté d’Aussières juqu’au VIIIe siècle. En langue classique latine, nous pourrions le traduire par « gardienne des ours ». Il est donné le 28 juin 2023 par Fabien Vallos avec Rodrigue de Ferluc. Il est servi à la française en ambigu.
Tout banquet est un espace, et toute espace est une expérience. Ce que l’on mange, ce que l’on dit et écoute et ce qui devient prétexte. Le premier prétexte fut la proximité d’avec Fontfroide. Ce qui laisse alors produire l’image d’un lieu premier où courent des sources d’eau froide et où viennent des ours. Elle est fondée en 1093, d’abord pour l’ordre bénédictin puis dès 1144 pour l’ordre cistercien. Elle acquiert une grande importance par les donations d’Ermengarde de Narbonne.
Le deuxième prétexte fut la proximité de la vicomtesse de Narbonne (1134-1193) qui fut un personnage central du XIIe siècle occitan et une protectrice des troubadours. L’art poétique des troubadours tient à une absorption de grands thèmes (comme l’amour, l’autorité, la sincérité, la politique, etc.) dans une disposition poétique nommé « trobar clus », que l’on pourrait littéralement traduire par « jeu fermé ». Le trobar clus est un dispositif conceptuel qui permet de complexes combinatoires de langues pour faire apparaître des sens cachées et des images inattendues. Nous proposons en guise d’exergue à ce banquet la traduction d’une « canso » de la trobairitz Azalaïs de Porcairagues (seul poème qui nous soit parvenu) qui fut adressée dans son envoi à Ermengarde désignée comme « lei cui Jois e Joven guida ».
Le troisième prétexte consiste donc à proposer une lecture de cette œuvre. Il faut pour cela saisir que la poésie des troubadours est fondée sur cinq concepts : d’abord le « trobar clus » comme mode hermétique qui permet l’expression de la « fin amors » ou manière d’aimer et l’expression de l’« amor de lonh » (amour de loin) comme forme d’amour conceptuel et virtuel : ces deux derniers concepts permettent d’atteindre à l’épreuve de deux autres concepts fondamentaux, « joi d’amor » et « paratge ». Cette joie est une forme complexe d’émerveillement qui n’a lieu que dans la possibilité du « paratge », c’est-à-dire le devenir « paire » entre deux êtres quelque soit leur position sociale et leur genre. Toute l’histoire médiévale de l’Occitan est liée à ce concept de paratge qui est à la fois un concept central pour toute la littérature des troubadours, mais aussi une forme particulière d’existence ou de réclamation d’existence sociale. En cela le paratge est ce qui permet de déterminer la valeur du chevalier ou du troubadour qui n’est donc pas liée à sa naissance à mais à la possibilité de faire advenir émerveillement et égalité. C’est cela l’axiome absolu de la littérature des trobairitz et des troubadours, faire que le poème comme expérience soit la possibilité qu’advienne émerveillement et égalité.
Le poème commence par une inversion de valeurs (le climat et l’hiver « Ar em al freg temps vengut ») pour indiquer la perte de cette part de joie (« E pert solatz en partida ») que nous devons recevoir. Ce qui produit cette perte est précisément la rupture du paratge qui fait devenir la poétesse « étrangère » et « vassale ». Tout le motif du poème est construit sur cela jusqu’à l’envoi qui doit pouvoir se comprendre comme un appel à Ermengarde pour garantir ce paratge.
L’expérience de la commensalité, quelques huit cent cinquante années après, devrait pouvoir nous faire éprouver ce que le concept de paratge pourrait vouloir signifier pour nous contemporains. L’expérience du banquet, ou du festin, le partage commun d’une table pourrait, en tant que « sculpture sociale » être la figure de la possibilité d’un paratge. Si le paratge est ce qui fait advenir émerveillement et égalité, alors nous aimerions imaginer que nous puissions advenir dans un commun où l’œuvre et la commensalité soient en mesure de faire advenir un émerveillement renouvelé sur le monde, et soient en mesure de faire éprouver non pas l’épreuve d’une singularité mais celle d’une réinscription du concept de parité. Mais il faudrait alors repenser cette idée de parité en vue de repenser nos manières d’être. Le terme parité provient d’un adverbe latin « pariter » qui désigne ce qui est à la fois « ensemble » et « en même temps ». Le terme latin « par » désigne ce qui est pair au sens de ce qui accompagne. Or nous avons depuis longtemps détruit toute expérience de parité : nous ne savons plus être-là avec les autres ni même être-là avec le monde puisque nous ne cessons de l’exploiter et de le détériorer. Il faut alors repenser une parité, c’est-à-dire repenser la manière avec laquelle nous pouvons encore partager un monde ensemble et en même temps, mais aussi repenser une parité en monde, c’est-à-dire la manière avec laquelle nous nous tenons avec ce qui est et ce qui nous entoure. Il faudrait donc inventer un double paratge, celui qui nous conduit à l’émerveillement et à la parité avec les êtres, et celui qui nous conduit à un nouveau rapport d’émerveillement et de parité avec le monde, c’est-à-dire ce qui est comme environnement, comme habitation, comme vivant, comme ressource, comme fourniture et comme fonds depuis lesquels nous pouvons advenir.
L’histoire de l’œuvre, pour la pensée occidentale, commence au XIIe siècle avec l’expérience complexe du trobar clus et du paratge. L’histoire de l’œuvre devra, pour le XXIe siècle réinventer l’expérience d’une relation que nous devrions avoir, comme pairs, avec le monde. La tâche de l’œuvre devrait être la réinscription du concept de paratge en monde. Cette réinscription suppose que nous puissions penser ce qu’est l’œuvre : nous proposons qu’elle soit la possibilité d’une relation conceptuelle non pas à l’objet mais aux manières avec lesquelles nous envisageons une parité en monde.
Fabien Vallos, juin 2023
