BANQUET XXVI

ORIBASIE I

.

.

.

.

Banquet XXVI, Oribasie I, servi le 14 août 2019 à Romme

Commanditaire Aurélie Pétrel

.

.

Longtemps auparavant on raconte que des processions de bacchantes et de bacchants montaient dans les montagnes. On appelait cela des oribasies. On y sacrifiait des chevreaux, on se couronnait de lierre sombre, on sacrifiait et l’on consommait ce que chacun avait emporté et ce que l’on avait saisi sur le vivant, lors du sacrifice et des cueillettes. Nous rejouons une nouvelle oribasie mais sans sacrifice, sans rien qui ne puisse ni ne doive procéder à une séparation du vivant. Cela suppose de penser une autre métaphysique, c’est-à-dire au sens propre un autre lien à la matérialité du vivant et aux conditions strictes de la vivabilité. 

Longtemps auparavant, la pensée grecque avait tenté de résoudre cette crise de deux manières, laissant ainsi l’être se préparer à choisir ce qui lui semblait juste pour interpréter la nécessité d’une « découpe », d’une rupture qui conduit à la fois à arracher le vivant et à le consommer. Et quelque soit ce vivant. La première manière consistait à le saisir à partir du sacrifice, pensant que le geste qui consiste à donner la mort provenait d’une sphère extérieure à l’être, lui permettant ainsi de se décharger de cette crise : elle est donc ce que nous nommons une métaphysique du sacrifice. La seconde consistait à établir un calcul qui permettait une gestion du prélèvement. En somme calculer ce que le vivant demande pour vivre et prélever en fonction : c’est ce que nous nommons une métaphysique de la chrématistique. Or l’une et l’autre de ces métaphysiques, c’est-à-dire l’une et l’autre de ces interprétations de notre rapport à la modification du monde (prélèvement, découpe), ont été occultées, parce que le sacrifice est devenu impossible, transformé en un seul sacrifice de soi-même dans la figure christique, transformé en une figure exemplaire de ce sacrifice de sorte que nous ne puissions plus y accéder et parce que la chrématistique, ou la gestion de la fourniture, est devenue l’économie et que le principe même métaphysique de l’économie est l’occultation de toute provenance comme fourniture et comme opération. La fondation même de l’économie dite du « capital » consiste à faire en sorte que le sacrifice et la chrématistique soient totalement occultés et consiste à fair en sorte de procéder à une occultation encore plus profonde de la figure du sacrifié, en occultant la mort autant que la douleur (celle du vivant transformer en aliment et celle des des opérateurs, des « ouvriers » qui procède à ce prélèvement. Nous sommes dès lors privés des deux modes essentiels pour penser ce qui ouvre à la possibilité de saisir quelque chose sur le vivant pour que le vivant puisse se soutenir. C’est cette relation qui est la plus difficile à entendre surtout si nous n’avons plus de modes pour le saisir.  

Quelle est la provenance de cette opération ? Les raisons sont complexes, mais nous en proposons au moins deux. La première est la confiscation de la métaphysique par la gouvernance et par l’ordre, donc une institutionnalisation de la consommation et une absorption dans la sphère morale. En somme l’interprétation des prélèvements des éléments du monde n’appartient plus à la philosophie mais exclusivement à la sphère morale donc à la sphère de la loi. La seconde, plus complexe, consiste à penser que si le prélèvement appartient à la sphère de la morale dans ce cas il n’appartient pas d’y penser « en conscience » mais seulement en fonction de la loi et de ce qu’elle autorise ou non. On trouve, ce que nous considérons être la forme liminaire de cette structure, dans un texte de Paul de Tarse, dans l’épître aux Corinthiens, 10,25 avec le commentaire qui consiste à affirmer que l’on peut se fournir au marché (et principalement en ce qui concerne la viande) sans rechercher, « mèden anakrinontès » ce qui appartiendrait à une conscience de ses actes « suneidèsis ». C’est fondamentalement la perte de la suneidèsis qui ouvre le monde à une catastrophe illimitée et sans fin. La suneidèsis (sun-eidô) est une conscience de ce que nous faisons et de la manière avec laquelle nous le faisons, en soi ce que cela produit. Ce qui signifierait que nous sommes dès lors privés de toute puissance synéidétique, c’est-à-dire de toute capacité à penser à la fois ce que nous faisons mais surtout l’image que cela laisse du monde. Or nous ne sommes plus capables ou nous refusons de voir l’image du monde alors que nous l’avons transformée.