BANQUET XXVIII

TEMPLUM

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Templum, servi pour 200 convives avec Noémi Koxarakis, le 20 novembre 2019

Commanditaire Palais de Tokyo dans le cadre de l’exposition Futur, ancien, fugitif.

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En 1993 Olivier Cadiot inventait un Robinson bien plus intelligent et parodique que celui de Daniel Defoe et surtout que son modèle Alexandre Selkirk, parce qu’il était en mesure d’être à la fois la figure moderne de la dépression, celle de la crise de l’œuvre et celle de l’exilé. Un Robinson étrange, exilé chez lui, comme perdu dans un monde non pas nouveau mais simplement intensément devenu inacceptable pour l’ensemble des conditions du vivant. Un exilé, comme nous le sommes à certains égards tous, dans le monde brutal de la modernité où nous avons appris contre nous-mêmes que l’incorporation du capital avait hypothéqué nos corps et le temps dont nous devrions disposer nous incrustant toujours dans la conscience profondément malheureuse de la perte de toute conscience à la fois historique de nos agir et historiales de nos usages. Dans cette condition exillique si particulière il nous fallait dès lors réinventer, selon les termes d’Olivier Cadiot, les circonstances nouvelles de nos existences à partir d’un futur, d’un ancien et d’un fugitif. Structure paratactique qui indique un renversement mais aussi un changement de formes : seul le futur toujours vide reste inchangé, tandis que le passé devient l’ancien pour insister sur la question de la structure et le présent un fugitif pour éprouver les circonstances d’une perte incessante. Le futur est bien à ce point vide que nous ne cessons de vouloir remplir des structures des formes de nos pertes. Mais qu’avons perdu dans le fugitif qui pourrait être l’autre nom de la danse infinie de nos corps dans un messianisme douloureux ? Nous avons perdu deux formes singulières de conscience. Plus exactement nous ne cessons de les perdre. La première est une conscience comme mémoire historique de ce qui a été fait. Ce que les Grecs nomment une merimna. Abandon de cette conscience de sorte que nous puissions être tranquilles. Il faut alors transformer ce qui a eu lieu en structure et nous y maintenir oublieux. Inconscients précisément de ce qui a été fait, mais tranquille. La seconde est une conscience comme image historique de l’état du monde après ce que nous y faisons. Ce que les Grecs nomment une suneidèsin. Abandon de cette conscience de sorte que nous puissions être libres. Il faut alors transformer ce qui a eu lieu en des formes qui nous rendent oublieux. Il nous faut donc oublier toute image et toute mémoire de ce que nous avons fait et nous faire advenir à cette forme dramatique du capitalisme où tandis que nous ne cessons de consommer ce que nous prélevons, nous ne jetons même pas un regard sur l’image du monde que nous laissons et que nous abandonnons. Dès lors sans mémoire et sans image du monde nous nous laissons divertir et nous consommons sans cesse comme si nous ne consommions pas. 

En 2019 l’image du monde que nous laissons dernière nous c’est encore aggravée tandis que nous ne cessons de faire semblant de vouloir la regarder et tandis que nous en cessons encore en perdre toute conscience historique du monde et de notre opérativité. Nous sommes toujours plus perdus et les conditions mêmes de nos modèles de représentation se sont effondrées. Mais il nous reste alors à penser la manière avec laquelle nous pourrions depuis l’œuvre et le commun faire en sorte de voir l’image du monde et de ne pas en perdre l’épreuve.

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